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Étude de l'Observatoire

Vignerons engagés : comment le vignoble bordelais protège la lamproie et la biodiversité de la Dordogne

L'Équipe Jardin De La Lamproie
Vignerons engagés : comment le vignoble bordelais protège la lamproie et la biodiversité de la Dordogne

Sur les rives de la Dordogne, entre Saint-Émilion et Pomerol, une prise de conscience silencieuse transforme les pratiques viticoles. Alors que la lamproie marine lutte pour sa survie, des vignerons pionniers montrent que le bon vin et la biodiversité peuvent non seulement coexister, mais se renforcer mutuellement.

Le vignoble de Bordeaux est l’un des plus prestigieux du monde. Ses paysages vallonnés, ses châteaux séculaires et ses grands crus attirent des visiteurs de tous les continents. Mais ce territoire est aussi le voisin immédiat de la Dordogne et de la Garonne, deux fleuves qui constituent les artères vitales de la migration de la lamproie marine (Petromyzon marinus). Or, comme le rappellent les experts sur l’impact du changement climatique sur le débit de la Dordogne, la santé des cours d’eau est directement liée aux activités humaines sur leurs berges.

Un territoire partagé entre vigne et rivière

La proximité géographique : un enjeu écologique majeur

Sur les quelque 120 000 hectares du vignoble bordelais, une part significative des parcelles borde directement les cours d’eau fréquentés par les poissons migrateurs. La lamproie, comme l’alose et le saumon, emprunte la Dordogne et ses affluents pour remonter vers ses zones de frayères situées parfois loin dans les terres. Lors de cette migration, la qualité de l’eau et la continuité des habitats riverains sont cruciales pour sa survie.

Les pratiques viticoles conventionnelles (traitements phytosanitaires, travail du sol, ruissellement des intrants) peuvent contaminer les cours d’eau adjacents. Les sédiments fins issus de l’érosion des vignes en forte pente perturbent également le lit des rivières, altérant les zones de frayères où la lamproie dépose ses œufs. C’est pourquoi de plus en plus de domaines repensent leurs méthodes.

L’histoire d’une cohabitation séculaire

Pourtant, la cohabitation entre vigne et lamproie n’est pas nouvelle. Dans les traditions de pêche en Gironde, on raconte que les vignerons d’autrefois pêchaient la lamproie dans les fossés bordant leurs parcelles. La lamproie à la bordelaise, plat emblématique de la gastronomie girondine, est traditionnellement accompagnée des vins du même terroir — un mariage parfait entre le fleuve et la vigne.

Cette symbiose ancestrale est aujourd’hui menacée par l’intensification agricole et la pression foncière. Mais une nouvelle génération de vignerons, consciente que la qualité de leur vin dépend aussi de celle de l’environnement, s’engage résolument dans une voie plus durable.

Les certifications et labels au service de la biodiversité

La certification Haute Valeur Environnementale (HVE)

La certification HVE, et particulièrement son niveau 3 (le plus exigeant), est devenue un standard dans le vignoble bordelais. Elle repose sur quatre thèmes fondamentaux :

  1. La gestion de la biodiversité : présence d’infrastructures écologiques (haies, mares, bandes enherbées), maintien d’une couverture végétale des sols.
  2. La stratégie phytosanitaire : réduction drastique des pesticides, utilisation de produits à faible risque.
  3. La gestion de la fertilisation : limitation des apports azotés, valorisation des matières organiques locales.
  4. La gestion de l’eau : optimisation des irrigations, protection des points d’eau.

Selon les données du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux, plus de 3 000 domaines bordelais sont aujourd’hui certifiés HVE, ce qui représente environ 45 % de la surface viticole — l’un des taux les plus élevés de France.

La viticulture biologique et biodynamique

Au-delà de la HVE, de nombreux domaines embrassent la conversion à l’agriculture biologique. Le cahier des charges AB interdit tout pesticide de synthèse, ce qui réduit considérablement la pression chimique sur les milieux aquatiques. Comme le souligne un article sur les solutions naturelles pour un jardin sans pesticides, les principes de la lutte intégrée s’appliquent aussi à la vigne : auxiliaires, décoctions végétales et pratiques culturales préventives remplacent les traitements systématiques.

Certains domaines vont encore plus loin avec la biodynamie, qui considère la vigne dans son écosystème global et utilise des préparations à base de plantes et de minéraux pour renforcer la vitalité du sol et de la plante.

Les actions concrètes des vignerons pour la Dordogne

La restauration des berges par génie végétal

De nombreux domaines riverains entreprennent des travaux de restauration des berges par génie végétal pour remplacer les anciens enrochements bétonnés par des techniques naturelles. Des fascines de saules tressés, des plantations d’hélophytes (iris des marais, massettes, joncs) et des ripisylves composées d’essences locales stabilisent les rives tout en offrant un habitat à la faune.

Ces aménagements créent une zone tampon entre les vignes et la rivière, filtrant les éventuels ruissellements de surface et ralentissant l’eau lors des épisodes de crue. Les racines des plantes riveraines, en stabilisant les berges, limitent également le colmatage du lit par les sédiments fins, bénéfique pour les frayères de la lamproie.

La création de corridors biologiques

À l’instar de la haie bocagère dans nos jardins, les vignerons plantent des haies composites composées d’essences locales (charme, noisetier, aubépine, prunellier) entre leurs parcelles et le long des cours d’eau. Ces corridors biologiques permettent aux insectes, oiseaux et petits mammifères de se déplacer en sécurité entre les différents habitats.

Les pollinisateurs trouvent refuge dans ces haies, ce qui profite également à la vigne : une étude récente menée en Gironde a montré que la présence de haies fleuries augmentait la diversité des insectes auxiliaires dans les parcelles adjacentes, réduisant mécaniquement le besoin en traitements contre les ravageurs.

La gestion des eaux pluviales et le drainage doux

Les aménagements de drainage constituaient autrefois des ouvrages bétonnés qui évacuaient rapidement les eaux de pluie vers les cours d’eau, charriant au passage les résidus de traitements et les sédiments. Aujourd’hui, les domaines engagés adoptent des systèmes de gestion douce des eaux pluviales : noues enherbées, bassins de rétention végétalisés, bandes filtrantes.

Ces installations fonctionnent comme des éponges naturelles : elles retiennent l’eau, laissent les polluants se dégrader par l’activité microbienne du sol, et relâchent une eau purifiée vers les nappes et les rivières. C’est exactement le même principe que l’aménagement d’un jardin de pluie qui capte les eaux de toiture avant qu’elles ne rejoignent le réseau.

Des exemples inspirants dans le Libournais

Château de la Rivière : un modèle de gestion intégrée

Situé au cœur du Fronsadais, le Château de la Rivière est un exemple emblématique de cette nouvelle approche. Sur ses 85 hectares de vignes, le domaine a planté plus de 5 kilomètres de haies, creusé trois mares naturelles et converti l’intégralité de ses fossés en noues enherbées.

Le propriétaire, passionné d’ichtyologie, a collaboré avec l’association MIGADO pour installer des nichoirs à oiseaux insectivores et des gîtes à chauves-souris. Ces dernières, grandes consommatrices d’insectes nocturnes, jouent un rôle précieux dans la régulation naturelle des ravageurs.

L’engagement collectif de l’appellation Saint-Émilion

L’appellation Saint-Émilion, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, a lancé un programme ambitieux nommé “Saint-Émilion Terre de Biodiversité”. Les objectifs incluent la plantation de 50 kilomètres de haies supplémentaires d’ici 2028, la restauration de 15 kilomètres de berges sur les affluents de la Dordogne, et une formation obligatoire des adhérents à la gestion écologique des espaces viticoles.

Ce programme s’appuie sur un diagnostic de la trame verte et bleue (TVB) du territoire, identifiant les corridors écologiques à préserver ou restaurer pour permettre la circulation des espèces entre les différents réservoirs de biodiversité.

Le lien entre qualité du vin et préservation de la rivière

Un terroir qui s’exprime mieux dans un environnement sain

Les vignerons engagés dans cette démarche le constatent : la qualité de leurs vins s’améliore. Des sols vivants, une biodiversité foisonnante et une gestion raisonnée de l’eau permettent aux ceps de s’ancrer plus profondément dans leur terroir. Les vins gagnent en complexité aromatique, en fraîcheur et en typicité.

À une époque où les consommateurs sont de plus en plus exigeants sur l’impact environnemental de leur consommation, le récit d’un vignoble qui protège la lamproie et la Dordogne devient un atout différenciant puissant. C’est le message que portent les accords vins et lamproie à la bordelaise, où chaque bouteille raconte une histoire de terroir et de conservation.

Le tourisme viticole et la sensibilisation écologique

Plusieurs domaines proposent désormais des visites combinant dégustation de vins et découverte des aménagements écologiques : sentiers pédagogiques le long des cours d’eau, observatoires de la faune aquatique, ateliers de plantation de haies. Les sentiers pédagogiques en zone inondable deviennent des outils de sensibilisation concrets pour les visiteurs.

Ce tourisme durable, en pleine expansion dans le Libournais, crée une économie circulaire vertueuse : les visiteurs découvrent le patrimoine viticole et aquatique, ils repartent avec une meilleure compréhension des enjeux de conservation, et leur soutien économique permet de financer les actions de restauration.

Les défis qui restent à relever

Le ruissellement diffus et les pollutions chroniques

Malgré ces avancées, le défi reste immense. Les petites entreprises viticoles, moins dotées en capitaux, ont parfois du mal à financer les investissements nécessaires à la transition écologique. Les sols en forte pente, fréquents dans l’Entre-deux-Mers, restent particulièrement vulnérables à l’érosion.

La pollution diffuse, liée à l’accumulation de résidus de pesticides dans les sédiments de fond de rivière, continue de préoccuper les gestionnaires de l’eau. La lamproie, en tant qu’espèce au cycle de vie long (7 ans en moyenne comme détaillé dans notre article sur le cycle de vie de la lamproie), est particulièrement sensible à cette contamination chronique.

Le changement climatique : un facteur aggravant

La hausse des températures et l’augmentation des sécheresses estivales menacent à la fois la vigne et les poissons migrateurs. Comme le montre notre analyse de l’impact du changement climatique sur la Dordogne, les étages sévères réduisent l’habitat disponible pour les lamproies juvéniles et concentrent les polluants dans un volume d’eau plus faible.

Les vignerons doivent donc adapter leurs cépages et leurs pratiques à ces nouvelles conditions, tandis que les gestionnaires de la ressource en eau doivent concilier les besoins de l’agriculture et ceux des écosystèmes aquatiques.

Conclusion : quand le vin devient un vecteur de conservation

L’engagement des vignerons bordelais en faveur de la lamproie et de la biodiversité de la Dordogne montre qu’agriculture de prestige et écologie ne sont pas antinomiques. Au contraire, dans un territoire où le vin est un marqueur d’identité culturelle, sa production peut devenir un moteur puissant de conservation.

Chaque fois que vous choisissez une bouteille de Saint-Émilion, de Pomerol ou de Fronsac issue d’un domaine engagé, vous soutenez concrètement des pratiques qui protègent le fleuve et ses habitants. Comme pour l’observation des oiseaux d’eau en Gironde, chaque geste compte dans la préservation de notre patrimoine naturel commun.

La lamproie a survécu aux dinosaures. Elle a traversé 360 millions d’années d’évolution. Avec l’aide de ceux qui travaillent la terre et aiment la rivière, peut-être pourra-t-elle surmonter aussi le défi du XXIe siècle.

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Registre des Interrogations

Le vignoble bordelais a-t-il un impact sur la lamproie ?

Oui, le vignoble borde directement la Dordogne et la Garonne, cours d'eau empruntés par la lamproie lors de sa migration de reproduction. Les pratiques viticoles (pesticides, ruissellement, pompages) peuvent affecter la qualité de l'eau et les habitats riverains. De plus en plus de domaines adoptent des pratiques vertueuses pour réduire cet impact.

Qu'est-ce que la haute valeur environnementale (HVE) ?

La certification Haute Valeur Environnementale est un label français qui garantit des pratiques agricoles respectueuses de l'environnement : gestion économe des intrants, préservation de la biodiversité, gestion durable de l'eau. De nombreux crus bordelais sont certifiés HVE niveau 3, le plus exigeant.

Comment les vignobles aident-ils concrètement les poissons migrateurs ?

Les domaines viticoles riverains restaurent les berges par génie végétal, créent des haies bocagères et des bandes enherbées, réduisent les intrants chimiques et installent des systèmes de drainage doux. Ces actions limitent le ruissellement polluant et offrent des habitats aux insectes dont se nourrissent les juvéniles de lamproies.

Existe-t-il un label pour les vins engagés dans la biodiversité aquatique ?

Outre la certification HVE et la viticulture biologique, certains domaines s'engagent dans la charte 'Vignobles et Biodiversité' ou adhèrent à des programmes comme 'Mon Beau Village' qui intègre la préservation des zones humides et des cours d'eau dans la gestion des paysages viticoles.

Sources & Références